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Une lettre du sociologue Pierre Bourdieu de 1957 vient d’être retrouvée à l’Université Clermont Auvergne

Publié le 12 mai 2021 Mis à jour le 12 mai 2021
Date(s)

le 12 mai 2021

Communiqué de presse.

Quentin Rodriguez, Doctorant au Laboratoire Philosophies et Rationalités (PHIER) de l’Université Clermont Auvergne, a eu la grande surprise de retrouver, en rangeant des ouvrages à la bibliothèque, une lettre manuscrite du sociologue Pierre Bourdieu, datée de 1957 et adressée au philosophe Jules Vuillemin.

Il revient sur l’histoire de cet incroyable courrier, témoignage du lien qui unissait le sociologue au philosophe, alors à l’université de Clermont-Ferrand.
 

Le philosophe Jules Vuillemin, décédé en 2001, a été un important historien de la philosophie et philosophe des mathématiques, et a quitté Clermont-Ferrand, où il exerçait à l’université, pour le Collège de France en 1962. Il a été un mentor intellectuel important pour Bourdieu, qui a commencé par la philosophie avant de se tourner vers la sociologie au cours de son travail de doctorat. Bourdieu lui a d’ailleurs dédié son dernier cours au Collège de France en 2001 sur la sociologie des sciences (Sciences de la science et réflexivité). Par ailleurs, Bourdieu a été professeur de philosophie au lycée de Moulins en 1954-1955, ce qui lui a probablement donné plus d’occasions de côtoyer Vuillemin à ce moment.


 

Une bonne partie de la bibliothèque du laboratoire PHIER a été constituée par Jules Vuillemin. Un certain nombre de livres sont annotés probablement de sa main. Cette lettre est un petit document d’une page, adressée à Jules Vuillemin, qui était alors professeur de philosophie à l’université de Clermont-Ferrand (de 1950 à 1962). Elle est restée là, glissée dans la couverture d’un livre, probablement depuis une soixantaine d’années, malgré les déménagements qu’ont dû connaitre les ouvrages du département de philosophie qui se sont retrouvés aujourd’hui au PHIER.
Elle était dans l’enveloppe qui l’accompagnait, ouverte. C’est une lettre assez émouvante, puisqu’elle est envoyée depuis Alger, où Bourdieu (27 ans), préparant son doctorat, a été envoyé faire son service militaire en pleine guerre d’Algérie. L’enveloppe est tamponnée du 21 mars 1957. Bourdieu évoque d’ailleurs dans la lettre « les inquiétudes d’alentour ». Si l’on en croit le texte, cette lettre était accompagnée de la première partie (et d’un brouillon de la deuxième partie) de son manuscrit de thèse de philosophie, menée sous la direction de Georges Canguilhem sur « les structures temporelles de la vie affective », et pour laquelle il demande la relecture critique de Vuillemin. Mais ce manuscrit n’a pas été retrouvé.


 

Bourdieu n’achèvera jamais cette thèse de philosophie. Il l’abandonne justement au cours de l’année 1957. Il s’intéresse à la sociologie en Algérie, et fera toute sa carrière dans cette discipline une fois rentré en France. Cette lettre est donc un témoignage intéressant du Bourdieu doctorant de philosophie.
 

Il fait une allusion à la fin de la lettre, sans oser en dire plus à Vuillemin, à un projet d’ouvrage sur l’Algérie. Il s’agit probablement de ce qui deviendra son Que sais-je ? Sociologie de l’Algérie paru l’année d’après (1958), qui constitue à la fois sa première publication et son passage définitif à la sociologie. Il parle également de sa réception d’un ouvrage du philosophe néo-kantien Ernst Cassirer, que des spécialistes de l’œuvre de Bourdieu voient comme une source d’inspiration pour l’élaboration ultérieure de son célèbre concept sociologique d’habitus. Enfin, il mentionne dans la lettre le nom de Pariente. Il s’agit de Jean-Claude Pariente, également professeur de philosophie à l’université Blaise-Pascal dans les années 1990, et de la même génération que Bourdieu. Ils furent camarades à l’École normale supérieure, et J.-C. Pariente était alors professeur de philosophie en lycée à Alger, discutant régulièrement avec lui. Dans son Esquisse pour une auto-analyse publiée à titre posthume, le sociologue expliquait en effet que « pendant [s]a longue transition entre la philosophie et les sciences sociales », « Jules Vuillemin, ou, dans ma génération, Jean-Claude Pariente […] je leur donnais à lire ce que j’écrivais, avant publication, et je leur parlais de mes recherches » (p. 45-46). Dans ce même ouvrage, il parle également du « groupe de Clermont-Ferrand » avec Vuillemin et Michel Foucault, auquel il s’identifiait alors.
 

S’agissant d’une archive privée dont la place est dans le fonds du destinataire de la lettre, l’Université Clermont Auvergne la fera parvenir au fonds Jules Vuillemin conservé à Nancy aux Archives Henri-Poincaré (UMR 7117 CNRS / Université de Lorraine / Université de Strasbourg).



 

Voici une retranscription du texte proposée par Quentin Rodriguez :

« Je me décide à t’envoyer une partie de mon travail. Non pas que j’en sois très content. Mais il faut en finir avec les hésitations et les craintes.

Tu serais bon, si tu penses que ça en vaut la peine, de m’indiquer les points faibles.

Je suis en train de travailler la 2e partie. Je t’envoie quelques pages rédigées pour t’indiquer dans quel sens je vais, plus un plan des prochaines pages.

J’ai pensé que peut-être, et là j’attends ton conseil, je pourrais faire de ce travail une thèse, en étendant la recherche, selon la même méthode à [barré : l’émotion] la passion et au sentiment.

La première partie contient, je crois, des naïvetés. Je n’ai pas eu le courage de tout reprendre dès maintenant.

[?Vois-tu je ne] voudrais pas te donner l’impression que je m’expédie tout jugé, pesé, annoté....

Je reçois aujourd’hui, des E.U., [barré : ?un] les Formes symboliques de Cassirer, dont je pense me servir surtout pour la 3e Partie (sur la physiologie de l’émotion).

J’ai toujours de grands bavardages avec Pariente - mais les inquiétudes d’alentour nous occupent beaucoup plus que la philosophie.

Je te parlerai une autre fois d’un projet que j’ai de [une lettre barrée] bouquin sur l’Algérie. C’est encore trop informe. (Peut-être cela te paraîtra-t-il futile...)

Bien à toi,

P. Bourdieu »


Pour en savoir plus :

 

Sur le laboratoire PHIER : https://phier.uca.fr/

Sur les Archives Henri-Poincaré : https://poincare.univ-lorraine.fr/

Contacts :

 

Pôle Promotion de la Recherche

Direction de la Recherche et de la Valorisation

Université Clermont Auvergne

Camille RIVIERE

Chef de pôle

Camille ARNAUD

Chargée de communication scientifique

communication-scientifique@uca.fr